CHAPITRE II

 

C’est le hasard qui avait guidé mes pas vers le « Champ du Gitan ». Accomplissant mes fonctions de chauffeur, j’attendais un couple de Londoniens qui assistaient dans les environs à une vente de meubles et d’objets d’ameublement. En cours de route, d’après les bribes de leurs conversations, je crus deviner qu’ils s’intéressaient particulièrement à une collection de papier mâché. Ignorant la signification de cette expression, je m’étais promis de consulter un dictionnaire, car je m’intéressais à tout. Je n’avais que vingt-deux ans mais, je possédais déjà une connaissance assez complète des moteurs automobiles, des chevaux irlandais, de la technique de la cueillette des fruits. Tout ce savoir tenait à ce que j’avais occupé pas mal d’emplois, et entre autres, celui de garçon dans un hôtel de troisième classe, de sauveteur sur une plage estivale, de représentant en encyclopédies, en aspirateurs et autres articles. Je fus même employé dans un jardin botanique. Je ne me suis jamais fixé nulle part. Pourquoi le ferais-je ? Certaines tâches nécessitent plus d’attention, plus de soins que d’autres, mais cela ne me gêne pas. Je ne suis pas paresseux. Simplement, je veux tout voir, tout faire et aller partout. Je suis continuellement à la recherche de quelque chose, depuis l’époque où j’ai quitté l’école, et je continue à chercher… quoi ? Une fille. Bah ! toutes celles rencontrées jusqu’ici, ne m’ont intéressé que quelques jours (comme mes emplois) avant de passer à la suivante.

 

Mes amis désapprouvent ma façon de vivre. Peut-être auraient-ils voulu me voir attaché à une fille douée de bon sens ; que j’économise, me marie, et mène une vie sage, pourvu d’un emploi stable. Amen. Pas pour votre serviteur, merci ! On devrait vivre autrement que cela à une époque où l’homme envoie des satellites artificiels dans l’espace, et parle de rendre visite aux étoiles ! Quelque chose en nous devrait nous pousser à sortir de notre apathie pour courir à la recherche d’un accomplissement total.

 

Un jour, c’était à l’époque où je travaillais comme plongeur dans un restaurant, je passai dans Bond Street où je contemplai un moment un étalage de chaussures qui arborait ce slogan « Voici ce que l’homme élégant porte aujourd’hui ». Je me contentai de hausser les épaules en passant à la vitrine suivante. Là, sur un fond de velours neutre, trois tableaux. Je dois avouer que l’art n’est pas mon fort. Je suis entré une fois à la National Gallery par curiosité et j’en suis ressorti avec le cafard. Tous ces gigantesques champs de bataille au fond de gorges montagneuses, ces saints décharnés, percés de flèches et ces portraits de dames minaudant, posées au milieu de velours, soies et dentelles, m’ont dégoûté de la peinture pour un bon bout de temps. Mais, je dois dire que l’un des tableaux que j’avais là sous les yeux me fit une impression différente. Ma foi, je ne saurai vous le décrire, car il ne représentait pas grand-chose. Toutefois, il s’en dégageait une simplicité qui me fascinait. Beaucoup de vide et quelques grands cercles de couleurs assez surprenantes et, çà et là, des taches auxquelles, aussi étrange que cela puisse paraître, je trouvais une signification. L’art de la description n’est pas mon fort, je dirai simplement que j’éprouvai soudain le désir de rester des heures à contempler cette toile.

Je ressentais le sentiment confus que quelque chose d’extraordinaire venait de m’arriver. Ces chaussures de fantaisie dont je me moquais un peu plus tôt, eh bien ! j’aurais brusquement voulu les avoir aux pieds. Je soigne toujours mon apparence, car j’aime à faire bonne impression, mais je n’aurais jamais considéré comme sérieux l’achat d’une paire de chaussures venant de Bond Street et dont le prix peut aller jusqu’à quinze livres ! Et ce tableau !… Combien coûtait-il ? Supposons que j’entre l’acheter… Voilà un curieux raisonnement pour un gentleman qui méprise les Arts ! Je le veux ! J’aimerais l’accrocher chez moi et le contempler tout mon saoul en me répétant qu’il m’appartient. « Tu n’as pas les moyens, mon vieux ! » Ma foi, je me trouvais juste en fonds, grâce à un pari heureux sur un cheval… Malheureusement, ce tableau devait coûter un paquet. Vingt livres ? Vingt-cinq ? Pourquoi ne pas demander ? Prenant un air important, je me décidai à pousser la porte du magasin.

L’intérieur était silencieux et imposant, les murs de ton neutre composaient, avec un divan de velours, tout le décor. Un homme correspondant à la définition du type moderne élégant, apparut et me demanda d’une voix feutrée ce que je désirais. Je fus bien surpris de constater qu’il n’affichait pas l’air supérieur que les vendeurs de Bond Street se croient obligés d’adopter. Après ma demande il alla retirer le tableau de la vitrine, et le tint contre un mur afin que je puisse l’admirer à ma guise. Je réalisai à ce moment que les mêmes lois ne s’appliquent pas partout. Par exemple, un type peut se présenter dans un magasin de tableaux, vêtu d’un costume usé et se trouver être un millionnaire excentrique désirant ajouter une pièce à sa collection, ou bien un autre, assez soigné d’apparence, comme moi, qui aurait juste les moyens de faire une folie quitte à se priver de nourriture durant des mois.

Mon vendeur me confia :

— C’est là un très bel exemple de la manière de l’artiste, monsieur.

— Combien ?

La réponse me coupa le souffle.

— Quinze mille livres.

J’essayai de garder un visage de joueur de poker, tandis qu’il ajoutait un nom qui me parut étranger, et m’expliquait que la toile venait d’une maison de campagne et que ses propriétaires en avaient toujours ignoré la valeur.

Je soupirai avec une fausse nonchalance :

— C’est un gros chiffre, mais j’imagine qu’elle le vaut, mais cela dépasse mes moyens.

Il abaissa doucement le tableau et le replaça dans la vitrine. Se tournant vers moi, il murmura dans un sourire :

— Vous avez du goût.

J’eus le sentiment que, lui et moi, nous nous comprenions. Après l’avoir remercié, je sortis.

La nuit qui ne finit pas
titlepage.xhtml
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_023.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_024.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_025.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_026.html
Christie,Agatha-La nuit qui ne finit pas(1967).French.ebook.AlexandriZ_split_027.html